Rajak Ohanian

À Chicago

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À Chicago, l'objectif de Rajak Ohanian a pris du recul et de la hauteur, pour signer dans un décor géométrique répétitif, rythmé des silhouettes des citadins figés dans leur déplacement, un étonnant kaléidoscope d'une dynamique toute musicale.

La photographie n'est d'abord là que pour décevoir, pour tromper l'attente. Sans y être allé, on avait reçu quelques idées sur Chicago. Scarface, le premier "Hot Five", l'avant-garde de l'architecture et le lac Michigan valent sans doute le déplacement et l'on attend du voyageur qu'il ramène les portraits des héros, les illustrations des légendes et le spectacle des monuments. Rajak n'en montre rien : ni séances de diapositives, ni gratte-ciel. Il va même plus loin : il refuse de lever les yeux au ciel.

Il regarde droit devant lui, ou bien vers le bas. Une place où passent des autobus et des voitures. Une esplanade où la lumière, en fin d'après-midi, allonge les ombres. Une rosace dans le sous-sol d'un centre commercial. Et puis, pendant qu'il y est, des jambes et des pieds. Pourquoi être allé si loin pour rapporter des images qu'il aurait pu tout aussi bien recueillir près de chez lui, à Lyon? Pourquoi montrer des gens qui, l'uniformisation des corps et des costumes aidant, ne diffèrent en rien des silhouettes croisées tous les jours à Paris, Milan, Londres ou Berlin? La photographie déçoit parce que, au contraire de cette vieille peinture "moderne" que l'on continue parfois de railler et de rejeter parce qu'elle ne ressemble à rien, elle ressemble à tout, donc à n'importe quoi et à n'importe qui. N'est-ce pas pousser un peu loin la notion de "dépense" que de la priver aussi de symbolique?

Les récriminations se trompent de cible. Ou plutôt, elles font l'impasse sur les raisons de leur désaveu, sur la pratique même de la photographie, sur le fait que la mécanique du cliché met d'abord les "choses" à plat. Chicago , la ville où furent construits les plus hauts immeubles du monde, a perdu, pour un temps, les privilèges écrasants de la verticalité. Rajak Ohanian marque le "point zéro" de cette révolution, le point du départ, le carrefour où se croisent les hommes et les véhicules et il l'observe depuis les anciens grands magasins Schlesinger et Mayer où, au début du siècle, Louis Sullivan découvrit les vertus de ce quadrillage strict, presque sans ornements, qui allait quelques années plus tard, faire la fortune de Ludwig Mies van der Rohe.

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imprimé le 13 novembre 2019 [03:10] depuis l'adresse IP : 3.233.226.151
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